Les prochaines attaques.

Les prochaines attaques.

Le mouvement des Gilets Jaunes, qui dure depuis bientôt quinze semaines, est une véritable bataille de Verdun sociale. Elle fixe et focalise toutes les attentions du moment, monopolise véritablement les esprits et les pensées. Elle est le centre de gravité de la bataille contre les assauts du gouvernement.

Faute de pouvoir juguler le mouvement des Gilets Jaunes, toute la gamme de manœuvres habituelles ont été mises en branle par le gouvernement et différentes fractions de la bourgeoisie. Laisser passer du temps, en espérant que les choses se tassent d’elles-mêmes ; utiliser la force brute pour décourager les manifestants et les manifestantes de s’exposer au danger ; arrêter préventivement les « meneurs » ; faire appel à des agents provocateurs d’extrême-droite, coordonnés avec la police, pour semer la division… Cela n’a pas fonctionné.

Mais également, nos ennemis de classe ont manié la carotte : saluer la création de listes européennes pour faire rentrer dans le giron de la démocratie bourgeoise le mouvement ; promettre un référendum scélérat qui servira à faire passer des réformes structurelles… en somme tout est tenté. Il est à souligner que le référendum était déjà mentionné en juillet dernier comme moyen envisageable pour faire passer en force les modifications décidées par le gouvernement (« Si cela est nécessaire, je recourrai au vote de nos concitoyens par voie de référendum. » )

Depuis quelque temps, des discours faisant glisser la question des Gilets Jaunes d’une question sociale et politique à une question ethnico-religieuse. En prenant appui sur des actes isolés commis ces derniers temps, dont certains sans lien avec les Gilets Jaunes, une frange réactionnaire de la bourgeoisie tente une manœuvre dangereuse. Il existe, de fait, une présence et une influence de certaines thèses réactionnaires et conspirationnistes chez les Gilets Jaunes comme dans la société dans son ensemble. Des luttes sont menées constamment pour les juguler.

Au lieu de souligner ces contradictions, ces agents provocateurs, tels que BHL et Finkielkraut, ont choisi sciemment d’instiller le poison de « l’ethnicisation du conflit ». Ils ont été repris en cœur par Grievaux (entre deux hommages à Pétain, toutefois), par Castaner, avec la bénédiction de l’Elysée. Le PS, désespéré de sa propre inutilité, a impulsé un front commun contre l’antisémitisme, permettant même au RN, à Zemmour et à Ciotti de vomir leur haine des musulmans, présentée comme un antidote à l’antisémitisme. Nombre d’organisations se sont couchées devant cet ultimatum. A l’inverse, les rassemblements dénonçant cette instrumentalisation, à l’initiative de l’UJFP (Union Française des Juifs pour la Paix) ont permis à des discours douteux et tout aussi ethnicisant, comme celui du PIR, de se propager.

Parallèlement à cela, le gouvernement à non seulement utilisé le mouvement des Gilets Jaunes pour faire avancer son propre agenda politique et répressif (lois anti-manifestations, lois sur la presse…), mais également il a pu poursuivre son travail sur d’autres fronts d’attaque, profitant de l’accaparement de l’attention.

Le gouvernement a prévu un ordre du jour particulièrement chargé en termes d’offensives contre les droits sociaux. Le rapport Cap 2022, qui avait fuité durant l’été, donnait une idée générale de quelles étaient les ambitions de la direction de l’Etat.

L’analyse du rapport est disponible ici dans son intégralité. Résumer ce plan de bataille est simple : anéantir la fonction publique ; donner un coup d’accélérateur à la privatisation de pans énormes des services publics (éducation, santé, mais également les ex-nationales, qui pourront être administrées par des sociétés privées) ; traquer les moindres dépenses et « responsabiliser » ceux qui usent des aides sociales. Il est important, essentiel, de garder ce terme de « responsabiliser » à l’esprit. Il va devenir central.

Malgré la lutte intense actuelle, le gouvernement n’a pas renoncé à poursuivre ces projets. Il les a même amplifiés. Il est revenu sur chaque promesse, sur chaque concession. L’offensive continue.

L’offensive non-stop

La grande entourloupe orchestrée par le gouvernement se joue là : ceux qui ont besoin de ces aides sont vus comme des irresponsables, qui coûtent cher, qui sont oisifs, inutiles, contre-productifs. Il faut donc les « dresser ». « Mais protéger les plus faibles, ce n’est pas les transformer en mineurs incapables, en assistés permanents de l’Etat, de ses mécanismes de vérification et de contrôle (…) C’est de leur redonner, et à eux seuls, les moyens de peser efficacement sur leur destin. »

Par exemple, la mise en place du jour de carence, pour lutter contre l’absentéisme. Ces journées sans salaires peuvent maintenant s’étendre jusqu’à une durée de trois jours. Or, limiter les absences ne contribue pas à améliorer la santé de ceux et de celles qui en font usage. Au contraire, elle tend à rendre non seulement l’accès aux soins plus compliqués mais également à accroître l’usure des travailleurs et des travailleuses, dont les absences perlées sont le plus souvent un révélateur essentiel. Mais cette donnée n’a aucune importance aux yeux des ceux qui vivent du rendement produit par le travail des autres.

Dans ses discours de Versailles et devant le Parlement, en juillet dernier, Macron dévoilait une partie de son plan de guerre contre les intérêts des classes populaires du pays. La très grande majorité des individus, dès lors qu’elle entend parler de fiscalité, ne peut s’empêcher de bailler fortement et de détourner son attention. Or, dans ce cadre-là, la question de l’impôt est centrale.

Les cotisations sociales, qui ne sont pas des impôts à l’origine, mais une participation à des caisses de solidarité. L’Etat n’avait, à l’origine, pas sont mot à dire sur leur contenu ou sur leur redistribution. Ces aides étaient des droits.

Or, en changeant le financement de ces caisses, en passant d’une cotisation à un impôt, l’Etat, et donc la bourgeoisie, s’est arrogée le droit de donner non seulement son opinion sur cette question, mais directement d’en prendre le contrôle.

« La solidarité nationale est de plus en plus financée par l’impôt, ce que vous avez voté en matière d’Assurance Chômage a ainsi supprimé toute cotisation salariale remplacée par la CSG mais il faut bien expliquer l’ensemble de cette réforme, ne pas voir que la CSG qui augmente d’un côté, en oubliant que ce sont toutes les cotisations sociales salariales qui ont baissé de l’autre. »

Ce jeu de passe-passe paraît ne rien changer. Mais il bouleverse tout ! Il donne tout pouvoir à l’Etat sur l’argent récolté. Non seulement la CSG est inégalitaire, mais, en supplément, l’Etat peut la ventiler comme bon lui semble.

Leur nature de droit n’est plus, dès lors, garantie. « il n’y a plus un droit au chômage, au sens où l’entendait classiquement, il y a l’accès à un droit qu’offre la société mais sur lequel on ne s’est pas garanti à titre individuel, puisque tous les contribuables l’ont payé. »

En somme, comme ce n’est plus une cotisation, mais un impôt, l’Etat s’arroge le droit de dire qui le mérite ou qui ne le mérite pas.

Dès lors, il exige des contreparties. Devant l’Assemblée, Edouard Philippe a déclaré :«Il n’est pas scandaleux, je le dis comme je le pense, de poser la question des droits et des devoirs. […] Lorsque l’Etat crée des systèmes de solidarité ou d’accompagnement ou d’encouragement, la logique de droits et de devoirs est impérative.» Il est fascinant de constater que le Premier ministre considère que la création des aides sociales est issue de l’Etat. Cette falsification de l’histoire est malheureusement typique. Même le RSA est géré par les départements. En réalité, l’Etat, pour le compte de la bourgeoisie, s’est invitée dans la gestion des aides sociales dans le but d’en prendre le contrôle et de, à terme, les réduire à néant.

Cela rentre dans le cadre de la longue guerre fiscale entre les exploiteurs et les exploités, que nous résumons ici.

Déjà, des affiches fleurissaient dans certaines régions, parlant du bénévolat pour sortir du RSA. L’idée que ceux qui bénéficient d’aides sociales puissent faire du travail « d’intérêt général » est, en dernière analyse, la première étape vers le fait qu’ils doivent en faire, pour conserver ces aides.

Cela illustre une certaine mentalité qui confond chômage, inactivité professionnelle avec une oisiveté, une fainéantise, qui doivent être corrigée par le travail. Elle contribue à donner une impression du fait que les chômeurs sont responsables de leur sort. Cette morale, somme toute assez huguenote, s’accompagne aussi de certains appétits féroces et sous-jacents.

Du travail gratuit, à la pelle, voilà le rêve qui s’incarne dans ce genre de mesures. Petit paradoxe : s’il est possible de faire travailler ceux qui n’ont pas de travail, c’est qu’il existe des postes non-pourvus. Donc cette mesure est, somme toutes, hypocrite. Si des chômeurs occupent gratuitement un poste, ils contribuent à empêcher les embauches et donc à perpétuer une situation de chômage. Qui plus est, en étant payé au niveau des aides sociales, ils contribuent également à tirer les salaires vers le bas, en dévaluant les postes qu’ils occupent. Dans un sens, ce travail gratuit ne contribue nullement à enrichir la société. Au contraire. Il contribue à l’appauvrir. Les seuls qui peuvent se réduire de cela sont ceux qui verront leurs taxes diminuer par le fait que les « travaux d’intérêts généraux » soient faits par des personnels surexploités. Et encore, même pour les capitalistes, ce n’est pas forcément une si bonne nouvelle que ça.

Pourquoi ?

Dans un sens, cette mesure se rapproche de la loi sur l’alimentation. Celle-ci partait initialement, quant à elle, d’un constat juste : une grande partie des petits et moyens agriculteurs et des petits et moyens producteurs sont dans des situations financières extrêmement précaires. Ces catégories sociales touchent, en particulier depuis la grande distribution, des bénéfices anorexiques du fait des prix bas. La loi alimentation est censée répondre à cela en garantissant une hausse des rentrées d’argent, par l’augmentation des prix et la mise en œuvre de certaines contraintes concernant les grands magasins. L’idée peut paraître sympathique.

Mais, pour ne pas s’aliéner les grands cartels de la distribution, Macron ne touche pas à leurs marges sur les ventes. La loi est faite pour que ce soit une hausse des prix intégralement répercutée sur les consommateurs. Cela lui a néanmoins permis de ricaner en disant que « ce n’est pas open bar », si les Français et les Françaises veulent que les agriculteurs soient mieux payés, à eux de le faire.

Mais cette loi est contre-productive. Elle est déflationniste, ce qui, en régime capitaliste, n’est pas un bon signe. Elle impacte le niveau de vie et le pouvoir d’achat d’une très grande partie des habitants et des habitantes de France. Comme la part du budget des ménages dédiés à la consommation est de plus en plus grande, celle-ci atteindra des limites. A l’arrivée, les supermarchés et hypermarchés auront beau avoir l’impression d’avoir remporté une victoire sur leur taux de rendement, leur chiffre d’affaires n’en grandira pas pour autant. Il finira même probablement par se contracter. Somme toutes dans cette loi, les agriculteurs, les consommateurs et même la bourgeoisie sont perdants.

Il en est de même pour le travail gratuit, il contribue à faire baisser le niveau de vie, à jeter dans la misère toujours plus d’individus, et à tirer les salaires vers le bas. Il fait, certes, baisser les impôts de ceux qui en paient, mais au prix d’une déflation qui peut s’avérer dangereuse même pour les capitalistes.

Certes, Macron et ses sbires veulent augmenter le salaire net pour permettre plus de consommation. Mais ce que les cotisations sociales ne couvriront plus devra être compensé. Les mutuelles vampiriseront une partie conséquente de ces sommes « libérées », tandis que les mauvais jours devront être prévus par la constitution de bas de laine, comme dans l’ancien temps. En dernière instance, le jeu de presser au maximum les larges masses populaires pour tout leur prendre se heurte à des logiques économiques qui se retournent contre ses auteurs.

En fait de période de faste, nous nous dirigeons à tout petit pas vers des crises économiques toujours plus brutales.

Cela illustre certaines contradictions du capitalisme, lequel ne mène plus qu’à l’accaparement de richesses par une poignée, tandis que les crises reviennent inlassablement. Dans tous les cas, l’avenir est bien sombre, économiquement et, par voie de conséquence, politiquement.

Le gouvernement, malgré le mouvement intense, poursuit donc ses objectifs. Nous devons poursuivre les nôtres. La lutte des Gilets Jaunes préfigure une série de luttes intenses qui naîtront mécaniquement de la misère croissante. Plus la situation s’aggrave, plus celles-ci prendront un caractère explosif.

L’échec des diversions réformistes est patent. Il n’existe plus d’issue électorale évidente, malgré les agitations de LFI ou du RN. Cela créé une situation où les mouvements se politisent par leur confrontation directe avec la dictature capitaliste et l’appareil d’Etat. Cette politisation est une force immense.

Le rejet de prétendues institutions démocratiques, le rejet du régime de dictature du capital, pose des questions inédites. Les communistes ont un rôle immense à jouer dedans pour permettre à ce que mature la conscience politique des masses populaires, mais également pour les organiser et les rassembler.

Il y aura de facto un reflux dans le mouvement de masse, par la fatigue, l’épuisement, la lassitude. Ce reflux déterminera qui sera le gagnant et qui sera le perdant de la grande lutte. Le gouvernement mènera une contre-offensive sociale, sans le moindre doute. Si les forces qui se sont levées ne sont pas plus organisées et plus structurées qu’avant, celui-ci aura gagné. Si les fascistes remportent la bataille pour l’hégémonie politique du mouvement, celui-ci sera perdu. Si nous parvenons -et cela ne dépend que de nous, un nous au sens large- à faire que le camp du peuple est plus unis, plus politisé, plus solide, plus solidaire, alors nous aurons gagné. Cela formera un pas, mais un pas immense, vers d’autres victoires, plus stratégiques et plus cruciales encore.

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