Le mouvement des gilets jaunes : notre miroir. -Partie I-

Le mouvement des gilets jaunes : notre miroir.

E.Vertuis

Partie 1

Développer une ligne politique, pour une organisation ou un parti, est un travail aisé. Il suffit d’affirmer quelque chose et de le maintenir comme vérité absolue.

Développer une ligne politique juste, en revanche, est un travail de titan. Cela demande une enquête, cela demande de la réflexion, de comprendre tant une situation générale que de comprendre les évolutions possible et l’interaction de toutes les forces qui en sont les forces motrices ou qui peuvent l’influencer. Posséder une ligne juste revient à marcher sur le fil d’un rasoir, sur une arête tranchante, entre d’un côté des déviations gauchistes, aventuristes, qui surestiment les difficultés. De l’autre, des déviations droitières, modératrices, retardataires, qui empêchent le développement du plein potentiel de la lutte.

Aujourd’hui, le mouvement des Gilets Jaunes fournit un cas d’école exemplaire. Il est une fenêtre sur la situation économique et politique d’une grande partie des masses populaires de France -mais aussi de ses dominions, comme la Réunion. Il est, également, un coup de projecteur sur l’état idéologique et politique des forces progressistes et révolutionnaires.

L’un et l’autre a son importance. Le mouvement des Gilets Jaunes, les écueils auxquels il se heurte, ses insuffisances, ses manques, ses échecs, mais aussi ses succès sont un miroir. Celui de l’état des forces qui constituent ou prétendent constituer le camp du peuple, de ses propres insuffisances, de ses propres faillites, de ses propres échecs. Mais également de ses succès.

Nous regardons le mouvement des Gilets Jaunes comme une explosion de colère face à une situation devenue invivable par une grande partie des classes populaires -au sein desquelles se trouvent également des éléments petits-bourgeois terrifiés par leur déclassement. Cette explosion de colère n’a pas été déclenchée par l’extrême-droite ou par des groupes organisés, en revanche, un certain nombre d’organisations ont eu un flair certains pour se greffer très rapidement, avant même la mobilisation du 7 novembre, et commencer à s’infiltrer dans l’appareil de direction embryonnaire.

Ces forces réactionnaires ont tenu le haut du pavé et de l’affiche en manœuvrant, mais n’ont pas réussi à imposer leurs mots d’ordres -en particulier des mots d’ordre racistes, du fait de la présence de personnes issues de l’immigration dans les mobilisés. Cependant, ils ont plus repoussé qu’attiré. Les tentatives d’infiltration de la part de politiciens professionnels ont été souvent mal perçues et ont entraîné des réactions brutales de rejet.

Il y a eu des actes réactionnaires isolés et spontanés : actes racistes, sexistes, xénophobes… des actes de violence ont été commis et ont été montés en exergue par les médias. D’un autre côté, des collectes pour les chômeurs, des actes d’entraides ont été passés sous silence.

Les revendications proposées par le mouvement des gilets jaunes ont été le reflet du niveau politique de ceux qui les ont rédigées, plus qu’un plan sous-tendu par une idéologie. Des revendications réactionnaires, nourries par la propagande d’extrême-droite sont présentes. Elles sont l’illustration de la force d’influence des idéologues de la réaction. En revanche, d’autres, mêmes insuffisantes, dénotent le véritable contour social de la mobilisation : plus de salaires, que les riches paient, des droits démocratiques élargis… Ces mots d’ordres ne sont pas politiquement synthétisés. Et pour cause, cela ne se fait pas d’un claquement de doigt.

Une grande partie de ceux et de celles qui sont dans ces mobilisations font leurs premières manifestations, parfois à un âge assez avancé. Ce sont des individus qui n’ont pas participé à des luttes sociales, à des luttes politiques. Certains liquidateurs et certaines liquidatrices des mouvements sociaux, juchés sur leur arrogance, leur en tiennent rigueur.

Il peut être légitime, à titre individuel, de porter un regard plein d’amertume lorsqu’on voit ces nuées de Gilets Jaunes, plus nombreux et plus déterminés que les cortèges des grandes manifestations contre la Loi Travail. Individuellement, il est logique de penser cela. Mais la question ne se pose pas ainsi d’un point de vue militant. Elle ne se pose pas en « où étiez-vous ? ». Elle se pose en « qu’avons nous fait pour qu’ils, pour qu’elles, viennent ? »

« Qu’avons-nous fait pour porter une analyse politique révolutionnaire au-delà de nos univers militants ? ». « Quels sont nos manques » et non pas quels sont les leurs.

Nous considérons que le mouvement des Gilets Jaunes et ses failles est avant tout un miroir. Celui de nos propres failles. Et notre responsabilité est totale et intégrale.

Nous martelons ce fait. Nous sommes les premiers responsables de nos victoires et de nos défaites. Nous ne pouvons pas reprocher à la bourgeoisie de suivre ses intérêts, nous ne pouvons pas reprocher aux fascistes de tenter de prendre la direction du mouvement des Gilets Jaunes. Nous ne pouvons lui reprocher sa faiblesse idéologique.

Nous ne pouvons que regarder en face notre responsabilité dans le fait que la bourgeoisie soit hégémonique. Nous ne pouvons que regarder en face notre échec à trouver les moyens d’empêcher les fascistes d’être influents dans ce mouvement. Notre tâche n’est pas de conspuer la réalité, de s’en plaindre, mais de trouver les forces, l’énergie, les moyens et la voie qui permette de passer d’insignifiants à signifiants, d’inefficace à efficace, d’isolés à hégémoniques. Si nous n’avons pas les forces, il faut comprendre pourquoi et remédier à ce problème. Mais nous ne pouvons attendre que la bourgeoisie s’effondre d’elle-même ou que les fascistes desserrent leur étau.

Or, nous considérons que c’est en regardant en face ces forces et ces faiblesses qu’il est possible de progresser, d’améliorer le travail que nous faisons, d’améliorer nos positions et de réussir à remplir nos objectifs. L’autocritique et la critique sont sans cesse annoncés comme des nécessités vitales. Pourtant, elles ne sont quasiment jamais appliquées. Bien souvent, l’orgueil, la peur de montrer les défauts de sa cuirasse, suffisent à faire que certains, certaines, organisations comme individus, préfèrent persister jusqu’au bout dans leur erreur plutôt que de faire œuvre de contrition et d’avouer leur erreur. Pour camoufler cette faillite, ils et elles s’accrochent à de grands principes généraux, mués en vérités absolues et constantes.

Il ne suffit pas d’annoncer des grands principes emprunts de pureté pour y parvenir. Il ne suffit pas d’avoir raison « en principe », il faut également avoir tactiquement et opérationnellement raison pour gagner. Engels écrivait ainsi que « Notre doctrine n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. » Cette conception est un des fondements de la pensée marxiste, qui est avant tout orienté dans le but de la transformation révolutionnaire du monde. C’est à celle-ci que nous nous rattachons, au sein de l’Unité Communiste de Lyon. C’est a cet objectif stratégique de transformation du monde, de remise des leviers du pouvoir entre les mains du prolétariat révolutionnaire que nous souscrivons. Les tactiques pour parvenir à réaliser cet objectif peuvent être multiples, mais doivent s’intercaler, s’articuler pour avancer toujours plus vers sa concrétisation.

Cela impose une courte parenthèse.

Il y a quelques mois, à Lyon, eut lieu une rencontre-débat avec un membre très connu d’une ancienne organisation d’extrême-gauche des années 80-90, très portée sur l’action directe. Nous lui avons adressé une question, ainsi qu’a un autre des intervenants, qui affirmait que son organisation -italienne quant à elle- avait fait vaciller l’Etat italien. Nous lui avons demandé quelle était la stratégie qui avait été prévu pour chasser la bourgeoisie du pouvoir et pour le remettre entre les mains du prolétariat.

Les réponses furent confuses. La question ne semblait pas avoir traversé l’esprit de l’un ou de l’autre. Dans les deux cas, il a été avancé des thèses sur le romantisme de la lutte, sur la nécessité de faire exemple auprès de ceux et celles qui souffrent de l’exploitation et de l’oppression. La beauté du combat était placée au-dessus de la question concrète de la victoire.

Sur le média libertaire Rebellyon, nous lisons ceci : « [il] ne [faut] pas sacrifier nos rêves ou nos marginalités imposées sur l’autel de l’efficacité. De ne pas oublier d’où nous venons même si nous ne savons pas où nous allons — ailleurs que dans le renoncement à nos valeurs. » Nous reviendrons sur cet article. Mais d’ores et déjà, ce qui ressort en premier lieu c’est que la question de l’engagement politique est autour du fantasme, des valeurs, de l’idée au dessus de la pratique. En somme, il s’agit d’un renoncement.

Nous n’avons pas construit l’Unité Communiste de Lyon pour attendre un mouvement révolutionnaire. Nous ne le construisons pas pour bâtir un entre-nous chaleureux et amical, mais bien pour vaincre. L’organisation est, pour nous, un outil, non une fin. Le « milieu militant », selon nous, devrait servir le peuple, non lui-même. Cet utilitarisme peut choquer, mais il est salutaire et crucial.

Cela amène à une conclusion amère, mais néanmoins essentielle, fondamentale. Celle de l’hégémonie et de la transformation du monde. Si la marginalité d’un groupe a besoin de la société capitaliste pour vivre, si ce mode de vie ne peut pas devenir un mode de vie général pour l’humanité dans son ensemble, alors cette marginalité est le vernis du parasitisme.

Fin de parenthèse.

Le mouvement des Gilets Jaunes et ses implications ont causé une onde de choc dans le milieu militant. Milieu qui pouvait être extérieurement perçu comme relativement homogène sur la question des mouvements sociaux. Certes, la question des syndicats, du cortège de tête, est revenue à plusieurs reprises au sein de l’extrême-gauche, mais il s’agissait de débats d’ordre, in fine, tactiques.

Dans le cadre de la question des Gilets Jaunes, des positions antagoniques se sont exprimés face à un mouvement de masse qui s’inscrit dans la durée. Certes les émeutes de banlieue avaient cristallisé les débats, avec des positions condamnant les violences, d’autres saluant la lutte frontale, mais les raisons de la colère faisaient l’objet d’un consensus.

Aujourd’hui, c’est plus le fondement même de la mobilisation et le fondement des mouvements de masses spontanés eux-mêmes qui sont mis en cause que les revendications elles-mêmes.

Il existe un groupe relativement restreint d’organisations qui ont pris la position de soutenir sans la moindre critique ce mouvement et de l’embrasser dans son ensemble. Cette poignée d’indécrottables spontanéistes voit dans tout ce qui bouge une révolution prolétarienne qu’il ne faut que diriger sur la voie de l’insurrection. Chemin faisant, ceux-ci et celles-ci agissent en brûlant les étapes, en niant la lutte politique intérieur, niant la nécessité de politiser la mobilisation…en rejetant même cette question de la politisation, qui pourrait nuire à « l’unité du mouvement ». Le POI, l’organisation Trotskiste-Lambertiste, est de ceux-ci. Ils se mettent à la remorque du mouvement spontané, sans jamais défendre autre chose que l’opportunisme.

D’un autre côté, une fascination acritique est née, voyant ce mouvement comme une pure émanation d’esprit prolétarien, comme quelque chose de pur, de cristallin. Le chaos sur les Champs-Elysées a réveillé les thèses spontanéistes du mouvement autonome ou de certains s’inscrivant dans une vision difforme et frelatée de la pensée Mao.

Dans chacune de nos publications à destination des Gilets Jaunes, nous avons alerté sur la question de la présence d’opportunistes qui veulent transformer la colère en voix électorale. Nous avons averti également de la question de l’extrême-droite et pointé la nécessité que les revendications trouvent une synthèse politique. Cela nous paraissait essentiel, car nous ne pouvons nier ce mouvement, il nous faut donc défendre notre ligne.

A l’inverse un certain nombre d’organisations ont choisi d’ignorer le mouvement et de ne défendre aucune ligne. Il s’agit à notre sens de la position la plus inconséquente possible et imaginable, surtout lorsque provenant de communistes ou d’individus se revendiquant communistes. Il s’agit d’une position liquidatrice qui ne fait qu’espérer que les choses se tassent, qu’elles rentrent dans l’ordre, que les individus repartent chez eux. Tout cela pour ensuite reprendre leur ordre du jour routinier et habituel sans en avoir tiré la moindre conclusion. Leur « analyse » a été au mieux incomplète, erronée. Au pire, inexistante, quasiment bergsonienne, faisant triompher l’intuition sur l’intelligence et l’analyse.

Pour accompagner cette position, ils et elles ont pioché dans tout ce qui pouvait les arranger, au mépris de la réalité. En fait de travail d’enquête, ils ont agi en réactionnaires. Pour un peu, on pourrait facilement leur adosser les propos de Lorànt Deutsch « si on peut tendre vers le fait scientifique, tant mieux, surtout si ça accrédite ma chapelle, et ce que je pense, mon éclairage de l’histoire. Pour moi, la vérité historique, elle est dans un éclairage. » [Les Affranchis, France Inter, 10 juillet 2012.]

« Qui n’a pas mené d’enquête n’a pas droit à la parole » écrivait Mao Zedong. A raison. Ce travail d’enquête est le seul qui peut permettre de déboucher sur le fait d’émettre une ligne juste.

Nous considérons que nous avons le devoir d’avoir une ligne, même sous la forme d’une ébauche, par rapport à l’ensemble des débats qui agitent la société. Même si cette ligne est de dire que nous n’avons pas encore les éléments pour juger. C’est le travail d’une organisation communiste de faire cela, de fournir des points de repères et des analyses sur les luttes. On ne peut pas boycotter les luttes.

Mais une ligne ne suffit par, il faut également une action affirmative envers ces faits de société. Les soutenir, les condamner, et avoir une pratique envers ce fait, cet événement ce phénomène. Là, une nouvelle fois, parmi ceux et celles qui condamnent en bloc le mouvement des gilets jaunes, qui le mettent à l’index, réside une question.

Certains ont pu dire « ce sont les manifestations de l’extrême-droite, nous les chassons de nos cortèges, nous n’allons pas dans les leurs ». Cette position nous a paru le comble du paradoxe.

De deux choses l’une, soit ce mouvement est irrémédiablement réactionnaire, tout comme pouvait l’être la Manif pour Tous, et dans quel cas, il devrait être attaqué, ses cortèges dispersés…etc.

Soit il ne l’est pas intégralement, mais alors dans ce cas une politique doit être menée pour mener la lutte de ligne et -au minimum- en détacher les éléments les plus avancés et les moins réactionnaires.

Dans tout les cas, cela implique une action. Or, nous notons que rien n’a été entrepris parmi les contradicteurs les plus véhéments pour donner un début de concrétisation à leur analyse. Et pour cause, nous pensons qu’ils ont été hypnotisés par l’irruption de quelque chose qui leur était complètement étranger : les masses populaires dans leur variété, dans leur force, mais également dans leurs faiblesses. Et face à cela ces organisations, ces individus, ont capitulé.

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