La farce du « Grand Débat »- Partie 2

Le gouvernement propose que chacun puisse organiser ses propres débats, que des feuillets puissent être remplis par tous ceux et celles qui veulent s’exprimer. La charte est minime. Pour un peu il serait possible de croire que ce débat pourra être réellement un débat. Mais le fond de l’affaire, expliqué dans la lettre de Macron, indique le contraire. À quelques mois des élections européennes, le but est de calmer l’affaire des Gilets Jaunes, de souder autour de la politique réactionnaire du gouvernement et de sauver ce qui peut l’être en termes d’eurodéputés pour LREM.

Macron ne veut pas seulement employer ce « grand débat » pour permettre de calmer les choses et de revenir au statu quo quo ante bellum mais il veut s’en servir comme tremplin pour lancer une nouvelle série d’offensives. Le gouvernement de Macron-Philippe n’est pas dénué de sens tactique. Il a sur flairer une opportunité et s’en saisit. Il sait vers quoi drainer les colères pour les mettre à son service et les instrumentaliser.

« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. »

L’ordre du jour est déjà défini. Le cap ne changera pas. Macron ne fait pas de mystère à ce sujet. « Je n’ai pas oublié que j’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles je demeure fidèle. Je pense toujours qu’il faut rendre à la France sa prospérité pour qu’elle puisse être généreuse. » Il n’est pas nécessaire d’être un devin pour savoir que Macron sous-entend par cela. Rendre la « prospérité » à la France, pour les gens de son espèce, cela ne passe que par détruire toutes les protections sociales, tout ce qui empêche la bourgeoisie d’abaisser les salaires et le niveau de vie des exploités au minimum, pour accaparer le maximum de richesses. Et accaparer est le terme juste, car ces richesses ne « ruissellent » pas. Les réformes de Macron, au contraire, réussissent exactement l’inverse. Elles font reposer la production, les services, sur un nombre sans cesse plus réduit de travailleurs, surmenés, exploités jusqu’au suicide, tout en conservant une armée de réserve immense, et des précaires comme ajustement. Même le très libéral FMI préconise l’inverse : « l’augmentation de la part du revenu des pauvres et de la classe moyenne augmente la croissance, tandis qu’une augmentation de la part de revenu des 20 % les plus riches entraîne une croissance plus faible. »

Quel que soit ce qui ressort du débat, la messe est dite. Le Grand Débat ne peut pas remettre en cause le cœur de l’action publique : liquider les droits des salariés, liquider la Sécurité Sociale, liquider l’assurance chômage, liquider les retraites par répartition. Il ne peut également pas revenir sur l’ISF. Quant aux questions sur les engagements militaires de la France, cela reviendrait à franchir une ligne rouge. L’impérialisme français et ses chasses gardées, cela ne se débat pas.

La forme du débat promet d’être rocambolesque. Au commencement est le scandale. Chatal Jouanno, ex-sarkozyste, devait diriger celui-ci, et toucher pour cela la somme coquette de 176 000€ bruts annuels. Devant le tollé, celui-ci sera finalement conduit par Emmanuelle Wargon et Sébastien Lecornu.

Emmanuelle Wargon est une lobbyiste industrielle et rattachée au groupe Danone, comme Muriel Pennicaud. Aujourd’hui, elle est secrétaire d’Etat auprès du ministre de la transition écologique.

Sébastien Lecornu est un transfuge des Républicains, passé du côté de LREM. Il est président d’une société de conseil en relations publiques et communication. Il est à noter qu’il a été le chef de peloton d’Alexandre Benalla. Dans ses activités politiques « de terrain », il a été un excellent exemple de la politique de chasse aux pauvres. Dans l’Eure, il a mis en avant la traque aux fraudeurs du RSA. Toujours dans le même département, il a fait fermer deux collèges REP+, sous prétexte qu’ils n’étaient pas assez remplis. Il a été également directeur de campagne adjoint de « rend l’argent » Fillon.

Une lobbyiste et un spécialiste de la communication. Voilà quel encadrement dirigeant est donné au « Grand Débat ».

Des « garants de l’indépendance » ont été nommé pour surveiller le fonctionnement. Deux ont été oints par le gouvernement. Un par la présidence de l’Assemblée nationale. Un par celle du Sénat. Un dernier par le président du CESE (Conseil économique, social et environnemental). Ce dernier, peu connu, est un conseil consultatif corporatiste, représentant les différents secteurs de la société.

Les choisis sont donc : Jean-Paul Bailly. L’ancien président de la Poste, un des agents liquidateurs de ce service public ; Isabelle Falque-Pierrotin, présidente de la CNIL ; Pascal Perrineau, politologue ; Guy Canivet, ancien président de la Cour de Cassation et membre du Conseil constitutionnel ;Nadia Bellaoui, secrétaire générale de la Ligue de l’enseignement. Reste à voir ce qu’il peut y avoir à surveiller dans un pré carré entouré de barrières.

La démocratie participative : une arnaque.

Faire débattre largement les masses populaires, voilà quelque chose de louable. Mais la question qui revient est celle du résultat. La bourgeoisie présente la démocratie sous des angles idéalistes et poétiques : liberté de conscience, liberté de pensée, liberté de parole… Mais dans les faits, la « possibilité d’agir », le « pouvoir » au sens le plus strict, le fait de « pouvoir faire », est escamoté. La démocratie bourgeoise, c’est le droit magique de lancer des paroles en l’air, avec le devoir d’accepter ce qui en retombe, une fois remanié par les dirigeants.

L’illusion de la démocratie à « portée de clic », l’illusion des plates-formes internet, l’illusion de ce type de débat est là. Tout ce qui peut être dit ou proposer passe, sans le moindre contrôle démocratique, par le prisme du programme politique de ceux qui tiennent les rênes. Celui qui rédige la synthèse, finalement, à tous les pouvoirs pour prétendre avoir scrupuleusement respecté les désirs de tous les acteurs, tout en adoubant simplement ce qui était déjà prévu. Et comme il existe des positions contradictoires, il est toujours facile de faire triompher, grâce au flou, la ligne la plus libérale, la plus droitière. C’est même le but premier. Mais LREM n’est pas une championne dans le domaine. Le Parti Socialiste en est un exemple pionnier. D’autres aussi. Ainsi, le programme d’un certain mouvement gazeux, défini par internet, arrive à ressembler comme une copie carbone aux livres de son principal animateur, bien qu’écrits largement en amont. De là à considérer que « ce qui compte n’est pas le clic, mais comment on compte les clics…. » il n’y a qu’un pas.

Or, les questionnaires sont déjà particulièrement orientés vers une destination : faire appliquer le programme de Macron. Ecrire « Quelles dépenses faut-il réduire ? » sans poser la question de savoir s’il faut les réduire, c’est déjà borner strictement le débat dans la direction choisie en amont.

Nous plaignons les tirés au sort, pauvres idiots utiles, tenus par la main, envoyés au casse-pipe devant des experts et des professionnels de la rhétorique. Nous pensons que ceux et celles qui sont de bonne volonté devraient se tenir à l’écart comme de la peste de ces pièges. Leur parole leur sera usurpée pour ne servir qu’à appuyer une transformation réactionnaire de la société. Leurs désirs de liberté et d’égalité seront instrumentalisés pour servir à réduire les salaires, les protections sociales, les services publics. Quant aux organisations qui acceptent d’y participer, elles seront engluées dans cette manœuvre. Elles se souilleront elles-mêmes de cette participation.

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