Française de papier ? Décrypter Nadine Morano.

Française de papier ?

Décrypter Nadine Morano.

Le 26 février 2018, la chroniqueuse Rokhaya Diallo s’en est pris aux positions du présentateur de M6, Bernard de la Villardière, quant à ses positions sur le voile. Nous retenons de l’affrontement la phrase suivante : « Je reviens sur la polémique qu’on a eu ici dans TPMP où vous avez pointé du doigt le fait que Cyril Hanouna puisse inviter sur le plateau une femme qui porte le foulard, un hijab. (…) Vous n’avez pas à dire comment une femme doit s’habiller. Vous avez un problème avec le voile. » C’est cette phrase, lancée à un présentateur connu pour ses affinités avec la réaction, qui désormais prend de l’ampleur.

Le conflit s’est terminé sur le plateau. Après avoir fait mine de partir, Bernard de la Villardière se rassoit. Mais, en coulisse, les vautours fondent déjà, flairant la proie. Sur les réseaux sociaux, l’extrême-droite se déchaîne déjà.

Au milieu des vomissures, Nadine Morano, à son habitude, tire son épingle du jeu. « L’intolérance, l’arrogance, la suffisance de la militante @RokhayaDiallo qui combat la culture, les racines de la France et fait la propagande scandaleuse de la régression de la femme avec le hidjab. Française de papier » déclare t-elle sur Tweeter.

Nadine Morano est une grande habituée de la phrase assassine, même si celle-ci plonge dans la contre-vérité historique. Pour ces gens, l’histoire, de toute manière, est une chose qui se tord à l’envi, dans le but de la faire coller aux projets nauséabond du moment. Reconnaissons-le, les argumentaires approfondis ne sont pas la spécialité des réactionnaires. Une nouvelle fois, ceux-ci s’arrêtent au niveau de l’ad hominem, du fait de jeter le discrédit sur les auteurs plus que de parler du fond de l’affaire.

Mais ce qui nous intéresse se niche à la fin, comme une torpille tirée pour achever la canonnade. « Française de papier ».

« Française de papier », qu’est ce que cela signifie ?

Nadine Morano est intelligente. Elle a un véritable esprit militaire, elle lance une offensive à tout va, mais se garde une position de repli au cas où. Il ne fait nul doute qu’elle n’a pas l’intention de qualifier Rokhaya Diallo de « française de papier » au sens du « tigre de papier » du président Mao. En somme elle n’a pas l’intention de dire que Rokhaya Diallo est une française en « carton. »

Non, elle indique, en vérité, que Rokhaya Diallo est une française de papierS, soit une française sous un angle uniquement et strictement juridique. Le pluriel est crucial dans ce cas de figure. Chacun à bien lu ce que voulait dire Nadine Morano. Mais dans le cas où cela produirait un retour de flamme, il lui suffirait d’insister sur le singulier pour désamorcer la crise, voir même un examen juridique du tweet.

Car l’accusation est politiquement d’une gravité extrême. Française de papiers, cela porte un implicite particulièrement lourd de sens. L’existence de ce concept, marque déposée de l’extrême-droite, implique donc la fait qu’il y aurait deux catégories de citoyens français. Les vrais et les de papiers.

Comme au temps du code de l’indigénat, où il existait des français indigènes et des français de plein droits. Comme au temps de l’Apartheid. En somme, Morano fait appel à une notion coloniale. Mais elle va plus loin même.

Fondamentalement, Nadine Morano et une partie de la droite la plus réactionnaire tente d’instiller une idée, depuis le débat sur l’identité nationale. Celui-ci, datant de 2009-2010, avait été un grand bond en avant pour le retour des fascistes sur le devant de la scène.

Pour rappel, le débat sur l’identité nationale avait été institué par Nicolas Sarkozy alors président. Ses principaux artisans furent Brice Hortefeux alors ministre de l’immigration, puis de l’intérieur et Eric Besson, ex-PS, qui remplace le premier en tant que ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire.

L’idée qu’il y ait une identité nationale, au dessus des caractéristiques juridiques relatives au fait d’être de citoyenneté française, voilà qui ouvre la boite de Pandore. Voilà qui ramène une idée, un fantasme, un immondice du passé : l’anti-France.

Cette idée ne date pas d’hier. Elle fut forgée dans les années 1890 pour parler des soutiens à Alfred Dreyfus. Cette idée de la présence d’une dichotomie entre la France et l’Anti-France a modelé toute la rhétorique de l’extrême-droite jusqu’à nos jours.

Ses visages ont changé. Le Juif apatride ; le communiste internationaliste et le judéo-bolchevisme ; aujourd’hui elle se dirige vers l’islamo-gauchisme et ses déclinaisons. Mais qu’importe le terme, l’idée derrière est la même : il existe un fossé inconciliable entre les vrais français et les faux. Entre ceux qui sont d’identité française et ceux qui n’en sont que de papier.

Française de papier, voilà qui jette le doute sur les qualités personnelles et morales de Rokhaya Diallo. Voilà qui sous entend que cette dame serait un agent d’une cinquième colonne imaginaire, cumulant islamo-fascisme et gauchisme en une seule bouillie informe.

Cela soulève une question, donc, quelle est la ligne de démarcation entre les deux ?

A n’en pas douter, le fait que les parents de Rokhaya Diallo soient sénégalais et gambiens jouent dans le traitement de cette affaire. Ce traitement différencié en fonction de l’apparence est une des grandes hypocrisie politiques de l’histoire. Cependant, la pensée de Nadine Morano va plus loin encore. Derrière l’idée que Rokhaya Diallo est une traitre par sa couleur, par une essence -pourquoi pas une âme raciale- Nadine Morano affirme quelle est sa vision de la France.

Rokhaya Diallo « qui combat la culture, les racines de la France et fait la propagande scandaleuse de la régression de la femme avec le hidjab. » est donc l’ennemi. Mais l’ennemi de quoi ? D’une France de race blanche et aux racines chrétiennes, ainsi qu’elle le clamait, devant une assistance médusée, en 2015.  « Je le dis clairement: la France est un pays de race blanche aux racines chrétiennes, comme le disait de Gaulle. » Un vision selon laquelle, par ailleurs « La laïcité et la loi sur la laïcité n’ont pas été faites pour gommer notre culture et nos racines chrétiennes. (…) La France est un pays aux racines chrétiennes. » Cela amène à une autre hypocrisie. Nadine Morano qualifie Rokhaya Diallo de réactionnaire hostile à la libération de la femme, et en appelle à une défense d’une laïcité militante. Or, cette laïcité, comme chez Wauqiez, arc-bouté à sa crèche de Noël, est une laïcité du paravent. Elle est une laïcité qui sert de fer de lance pour attaquer les musulmans et les musulmanes, tout en ramenant la réaction catholique au centre de la société, sous prétexte de racines chrétiennes. Cette farce n’a pas pour but de « libérer » les musulmanes qui portent le voile, mais bien d’instiller un climat de haine et de défiance au sein des classes populaires, tout en avançant ses propres pions réactionnaires ou fascistes.

Grâce a cette fragmentation autour de questions insignifiantes, les agents des exploiteurs comme Nadine Morano et Laurent Waquiez pour imposer un ordre de terreur et de paranoïa, soudant autour de la « France » contre une « Anti-France » menaçante.

Or, leur « France » est celle des bourgeois et des bourgeoises, des curés, des abbés et des abbesses. Elle est celle de l’exploitation et de la réaction. Elle est celle de s’asservissement.

Le voile est il un vecteur d’oppression des femmes ? Oui, indéniablement. Mais il en est un parmi d’autres. Il n’est pas spécifique dans sa nature ou dans son action.

Nadine Morano veut-elle libérer les femmes de l’oppression ? Absolument pas. Elle ne cherche pas à libérer qui que ce soit de l’oppression, mais bien d’enfermer les femmes et les hommes dans une oppression qui est cosmétiquement différente.

Le voile et l’Islam sont hypocritement attaqués. Ils sont des paravents. Lorsque des réactionnaires attaquent les croyants et les croyantes, ce n’est pas pour améliorer la société, mais bien parce que cela leur permet de lancer des arguments racistes sans être poursuivis par la loi. Madame Morano ne pense pas à l’Islam quand elle dit « Islam ». Elle pense « Arabe ». Elle ne pense pas « progrès », elle pense Apartheid et enfermement dans l’ignorance, mais sous la Sainte-Croix. Elle ne pense pas République ou Laïcité, mais sabre et goupillon. Car au delà des discours, la vérité est là : la très large majorité de l’oppression que subisse les femmes, en ces veilles de 8 mars, n’est pas le voile. Elle est la société patriarcale, sexiste, imposant une division genrée du travail et des tâches. Les viols, les crimes, l’asservissement sont la fruit d’une société réactionnaire, non une faute qui peut se coller sur le dos des femmes et des hommes de confession musulmane.

Les communistes, en particulier dans les Etats socialistes, n’ont jamais cherché la persécution des croyants et des croyantes. Dans notre brochure appelée Fin de Partie, nous parlions de la question de l’obscurantisme religieux.

La lutte contre l’obscurantisme religieux ne se mène pas par l’oppression, mais par le fait de convaincre, de rallier, d’amener à démontrer, en premier lieu, que, quelque soit la position sur les questions divines, la lutte des classes est l’œuvre à mener jusqu’au bout.

Le matérialisme dialectique pose la négation de Dieu par lui même. Mais il n’est pas une chose dont on gave de force les interlocuteurs. Ce n’est que par la démonstration, que par la capacité à développer une ligne politique juste, que par le ralliement, que les masses avancent.

Placer la religion comme une contradiction irrésoluble, refuser de l’aborder ou la conforter sont tout autant de positions fausses. Mikhaïl Kalinine, président de l’Union Soviétique, expliquait qu’en URSS, il n’y avait pas de répression d’Etat contre les croyants, contrairement à ce que les historiens de la bourgeoisie présentent. La lutte contre la religion se faisait en la traitant comme une erreur idéologique et en étant dans une posture de débat et d’explication.

A l’exception des agents de la réaction, irréductibles, irrécupérables, la très large majorité de ceux et celles qui placent leurs espoirs dans la religion peut-être ralliée. La question déterminante, au final, est celle de l’engagement. Un membre du clergé, un zélateur, un prestidigitateur de la religion, peut se muer en ennemi implacable, en opposant au communisme, à la révolution. C’est un fait. En revanche, le fait d’avoir la foi, comme le mentionne Kalinine, est une déviation idéologique -comme une autre.

Les communistes luttent contre les idées réactionnaires. Mais les communistes savent ce que sont les aspects principaux et secondaires de l’oppression. Or, ce qui est la base matérielle, la base sociale de l’oppression des femmes, c’est la structure économique de la société. C’est cette tendance normative au fait que les femmes soient transformées en sous-prolétariat, en objet d’échange, et marchandise de loisir ou de reproduction. C’est à cet endroit que le cercle de fer doit être brisé.

Les tenants de la thèse de l' »Anti-France » se moquent éperdument des souffrances des masses populaires et des oppressions des femmes. Ils désirent que ces pratiques perdurent. Elles sont la base de leur ordre, de leur système d’exploitation, sur lequel ils et elles vivent en parasites.

Brisons les discours à la Morano ! Chassons les thèses réactionnaires ! Soyons solidaires de Rokhaya Diallo ! Luttons contre les réactionnaires !

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