De l’ONU à Grenoble.

De l’ONU à Grenoble.

“Il faut, je le dis, s’étonner tout de même de se retrouver, cité dans une liste entre le Vénézuéla et Haïti, où il y a eu des morts” a déclaré Benjamin Grievaux, lors du compte-rendu du conseil des ministres. Le pays des droits de l’Homme, une nouvelle fois, est dans le collimateur des instances internationales.

Après le Conseil de l’Europe, qui, le 26 février, appelait à un moratoire sur l’usage du LBD40 et qui dénonçait les arrestations contraires au droit1, c’est au tour de l’ONU de porter la question.

Michelle Bachelet, ancienne opposante au régime du dictateur anticommuniste Pinochet, ex-présidente du Chili, s’est exprimée sur la question. Elle a cité la France aux côtés du Venezuela, du Soudan et de Haïti, indiquant que, « en France, les “Gilets jaunes” ont protesté contre ce qu’ils considèrent comme leur exclusion des droits économiques et d’une participation à la vie publique » et ont subi une répression féroce. Elle demande donc une « enquête approfondie sur tous les cas rapportés d’usage excessif de la force ».

Les recommandations du Conseil de l’Europe avaient été écartées d’un revers de la main. La police n’a pas fait évoluer son comportement d’un iota, tandis qu’elle a également été prise en flagrant délit de mensonge, notamment sur le contenu des additifs utilisés dans les canons à eau. («la base moussante de ces émulseurs [protéiniques] est constituée de protéines hydrolysées. Les matières premières principalement utilisées ont des origines diverses : poudre de cornes et sabots de bovins, plume broyée, sang, protéine de pétrole.»2 )

Mais la déclaration de l’ONU ne pouvait pas ne pas provoquer une réponse. Celle-ci a été laconique. Le gouvernement français a simplement indiqué qu’il respectait le droit, et s’est ému de se trouver cité dans une liste qui contient plus généralement ses clients en termes d’armes que lui-même.

Le sentiment d’exceptionnalisme français, en termes de droits de l’Homme, a ressenti le fait d’être mentionné comme un camouflet. Jean-Michel Apathie, journaliste aussi omniprésent que politique détestable, s’est exprimé ainsi : « À lire le titre, on croirait que c’est le Conseil de sécurité de l’ONU qui réclame une enquête sur la police et les #giletsjaune Renseignements pris, c’est une sous secrétaire désœuvrée qui s’est exprimée un jour ou elle s’ennuyait. Étonnant, non? »

A la suite de ce tweet méprisant, qui a entraîné un grand nombre de réponses, J-M Apathie a dû rétropédaler. “Je sais très bien qui est Michelle Bachelet. Elle a un passé émouvant et fort. C’est une femme qui a payé cher ses engagements“. Il a cependant maintenu : “La justice enquête, l’État, par le biais de l’IGPN enquête“, “Michelle Bachelet parait négliger ce qu’est la société française“.

Pourtant pour le moment, malgré 116 enquêtes ouvertes par l’IGPN depuis le début du mouvement, aucune n’a donné lieu à une suspension, y compris sur des cas où il est extraordinairement difficile de trouver des circonstances atténuantes. Mais indépendamment des lenteurs de l’administration française -et de la justice, dont les multiples vitesses sont toujours une source sans fin d’étonnement- ce qui a irrité notre journaliste est le fait qu’on ose affiche la France pour ce qu’elle est réellement, un Etat répressif et réactionnaire. D’autres ont emboîté le pas, allant jusqu’à des prises de position qui frisent le conspirationnisme. Serge Raffy indique «il y a une instrumentalisation de l’ONU». «D’ailleurs, on ne sait pas qui a saisi l’ONU sur ces questions-là et ce serait intéressant de savoir qui a susurré à l’oreille de cette commission le fait que la France puisse être un pays qui ne respecte pas les droits de l’homme.»3

Comment blâmer ces journalistes pour leur stupeur ? Tous et toutes, nous sommes constamment exposés à une propagande qui nous vante les mérites et la grandeur d’âme de notre Etat. L’école nous a raconté une histoire mythifiée, dans laquelle il nous a été attribué un rôle positif, un rôle de vecteur de progrès, une place particulière. Même si notre grandeur est parfois écornée par certains de ses actes (esclavage, colonisation, collaboration…) elle est toujours sauvée et réhabilité. Elle abolit l’esclavage, offre les indépendances, résiste. Surtout, elle est exceptionnelle et unique. Ainsi dans La fabrique scolaire de l’Histoire: illusions et désillusions du roman national (2009) de Laurence De Cock, il est rapporté ce fait significatif : « La France est le seul exemple de démocratie qui figure dans les contenus enseignés en histoire (mais aussi en éducation civique), ce qui contribue, de manière implicite, à forger l’image d’un exceptionnalisme politique français. »

Dommage que la vérité soit plus complexe. Nous le relations notamment dans nos évocations des massacres d’Indochine, de Sétif, de Madagascar4, tout comme dans les coups d’Etat orchestrés par l’impérialisme français.5 Cette négation des violences policières est partout dans l’Etat. Macron, dans une de ses déclarations proférée dans sa tournée de propagande électorale, a ainsi dit qu’il est « inacceptable » dans un Etat de droit » de parler de « violences policières »6. Castaner, devant des preuves évidentes, refusait de reconnaître qu’elles puissent avoir déjà eu lieu.

Il est facile de se moquer des Américains et de leur chauvinisme dévorant. Mais cependant, il est difficile de ne pas faire l’impasse sur le nôtre, qui nous aveugle parfois autant. Notre image aux yeux de l’étranger et notre perception de nous-mêmes, au travers de notre histoire ou plutôt de comment elle est raconté sont en décalage complet. Seulement, cette perception de la répression féroce devient aujourd’hui générale, car elle s’est démasquée aux yeux de toutes et tous, tandis qu’elle était, auparavant, réservée à certaines franges de la population.

Aujourd’hui, une grande partie de la population, qui a participé ou sympathisé avec les Gilets Jaunes, une part importante de la jeunesse, a été directement confrontée aux violences policières ou en a été le témoin. Avant, beaucoup de ceux et de celles qui dénoncent l’attitude de la police avaient eu plutôt tendance à l’excuser à la justifier, lorsqu’elle était employée contre le mouvement social, contre les banlieues ou dans les régions dominées par l’impérialisme français.

Il existait une croyance dans les discours médiatiques réactionnaires sur les « casseurs » et la « racaille ». Sauf que la confrontation avec la réalité du terrain a démasqué la politique de répression pour ce qu’elle est : une volonté d’écraser le mouvement social, une volonté de maintenir sous la domination la plus stricte -et elle sera chaque fois davantage stricte, plus nos droits économiques sont attaqué!- les « classes dangereuses ».

Ce que subissent aujourd’hui les Gilets Jaunes illustre la norme d’opération des forces de police, résultat d’années d’expérimentations dans des zones à l’ombre de la grande lumière des droits de l’Homme.

Les banlieues, les mouvements sociaux et les régions dominées par l’impérialisme ont été les terrains d’essai de modes opératoires brutaux. Le LBD-40, remplaçant le premier modèle de flashball, a ainsi fait son banc d’essai au pays Basque, contre les manifestations de soutien aux prisonniers politiques.

Les mouvements sociaux -et en particulier lycéens ou étudiants- ont fait les frais des méthodes de nassage-encerclement par les forces de police, avec des contrôles ou des arrestations systématiques.

Mais cela n’a rien, encore, de commun, avec les situations dans les banlieues et en outre-mer, où les caméras ne vont pas, où les réseaux de solidarité n’ont pas toujours la force de dénoncer les actions de la police. La répression d’une manifestation, à Mayotte, est ainsi une opération coloniale, menée tambour battant. Il y a eu une école française de la torture, mais il existe aussi une école française du maintien de l’ordre, exportée à l’étranger, servant de modèle aux Etats réactionnaires.

Ainsi, Europe 1 mentionnait : « La police française est un modèle à l’étranger. Vrai ou Faux ?

C’est vrai. Au point que les polices du monde entier font appel à la France, pour se former. En 2017, pas moins de 40 formations ont eu lieu, dans 30 pays différents. Nos CRS ont initié 1.500 stagiaires aux techniques d’intervention en montagne, à la sécurité routière, mais surtout au maintien de l’ordre, à la gestion, sans violence (sic.), des manifestations. La liste de ces pays reste confidentielle, mais on sait que la Jordanie, l’Afrique du Sud, le Canada ont fait appel dans le passé, à nos services, dont le savoir-faire, en terme d’émeutes notamment, est vraiment reconnu. »7

Dans les banlieues, le mépris de la vie humaine, entretenu par une politique interne aux brigades, qui stimulent l’esprit raciste et xénophobe, s’est traduit par l’utilisation de méthodes telles que le parchocage, qui consiste à percuter les deux-roues avec un véhicule pour le stoppe. Méthode entraînant nombre de blessés et de morts. Un climat de terreur face aux exactions de la police s’est abattu. Et pour cause !

Théo, violé par la police, Wissam, Adama, Medhi…une liste de blessés et de morts, plus que suspecte, s’allonge sans cesse. Cela dans une impunité angoissante -même lorsqu’il y a des procès, les peines ou leur application sont insignifiantes. Ainsi, les policiers condamnés pour le viol d’une jeune touriste suédoise dans les locaux du 36 sont déjà ressortis de prison, à peine un mois après leur condamnation8 ! Cette situation explique la peur qui règne face à la présence policière. Elle explique que, dans leur fuite, Zyeb et Bouna, en 2005, se réfugient dans un transformateur et meurent.

Elle explique aussi, qu’à Grenoble, deux jeunes, en scooter, s’enfuient et soient tués, percutés par un bus. Adam et Faith ont ainsi été pris en chasse et poursuivis par la police, laissant deux morts et beaucoup de zones d’ombre. Des émeutes ont éclaté, criant la colère contre un schéma qui ne se répète que trop souvent.

Nous pensons qu’il faut le clamer : les émeutes de Grenoble et la colère contre la répression contre les Gilets Jaunes ne sont pas deux faits séparés. Elles sont la même expression d’un sentiment d’être broyé par une machinerie d’Etat dont le travail fondamental est de maintenir l’exploitation et l’oppression.

L’extrême-droite, qui, jusque là, grognait contre la police, se trouve prise au piège de ses contradictions. Elle essaie de sauver la répression en banlieue et de condamner celle contre les Gilets Jaunes. Ses manœuvres de division du mouvement social, de trahison la lutte des classes populaires, ne passent pas inaperçues.

Eric Drouet, figure du mouvement des Gilets Jaunes, a ainsi appellé a la jonction entre la colère des cités et celle des Gilets Jaunes. 9 Il appelle à « soutenir les familles, peu importe ce qu’ils ont fait. » Nous soutenons cette déclaration. En dernière analyse, la politique de fragmentation organisée par le gouvernement et appuyée par l’extrême-droite semble échouer. Gilets Jaunes, chasubles rouges, K-Way noirs et survêtements Lacoste ne se font pas la guerre. Ils manifestent ensemble, avec la conscience de lutter contre le même oppresseur, le même bourreau.

Les morts des banlieues sont les morts de l’exploitation et de l’oppression capitaliste !

Intensification de la répression policière, judiciaire et politique et offensive contre les droits sociaux sont des symétriques. Elles vont de pair. Elles sont les deux faces d’une seule et même pièce : la guerre que mène la grande bourgeoisie monopoliste aux classes populaires.

Elle n’est pas, pour autant, un signe de force. Le gouvernement ne fait qu’enfermer la colère, mais il ne parvient pas à en liquider les bases. Elle enfle démesurément et l’absence d’issue la rend explosive.

Nous pensons qu’il n’existe qu’un seul véritable creuset à la possibilité que ces colères fusionnent, décantent, puisse s’articuler autour d’une analyse. Ce sont dans les Assemblées Populaires, qui doivent devenir les centre de commandement des luttes sociales. Nous appelons à les renforcer pour qu’elles soient en mesure d’assurer leur fonction et de faire de ce mouvement exceptionnel une victoire politique.

1https://www.coe.int/fr/web/commissioner/-/maintaining-public-order-and-freedom-of-assembly-in-the-context-of-the-yellow-vest-movement-recommendations-by-the-council-of-europe-commissioner-for-

2Cité in https://www.liberation.fr/checknews/2018/12/15/que-contiennent-les-canons-a-eau-utilises-par-les-forces-de-l-ordre-lors-des-manifestations_1697496

3https://francais.rt.com/france/59769-gilets-jaunes-qui-susurre-oreille-onu-interrogent-commentateurs-lci

4https://unitecommuniste.fr/histoire/la-guerre-ne-sest-pas-arretee-en-1945-partie-3/

5https://unitecommuniste.fr/wp-content/uploads/2017/02/Colonisation-1.pdf

6https://actu.orange.fr/politique/videos/gilets-jaunes-macron-juge-inacceptable-dans-un-etat-de-droit-de-parler-de-violences-policieres-CNT000001dxsyb.html

7https://www.europe1.fr/emissions/Le-vrai-faux-de-l-info2/a-t-on-une-veritable-culture-du-maintien-de-lordre-et-un-modele-qui-sest-impose-a-la-plupart-des-forces-de-securite-etrangeres-3642062

8http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/03/07/01016-20190307ARTFIG00304-viol-au-36-les-deux-ex-policiers-condamnes-ont-ete-remis-en-liberte.php

9http://www.francesoir.fr/societe-faits-divers/eric-drouet-annonce-le-soutien-des-gilets-jaunes-aux-jeunes-morts-genoble-video

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